dimanche 20 mai 2018

Pentecôte

Aujourd'hui, nous célébrons le souffle de l'Esprit. C'est le jour des confirmations (et je pense tout particulièrement à ceux que j'ai pu accompagner à cette occasion), c'est le jour d'une communion renouvelée. Il y a des textes "classiques" qui sont lus aujourd'hui, et d'autres un peu moins, comme celui-ci, à la fin de la lettre de Paul aux Galates :

"Celui qui sème pour satisfaire ses propres intérêts récoltera les fruits pourris de ses propres intérêts ; celui qui sème pour l'Esprit moissonnera, par l'Esprit, la vie éternelle. Ne nous lassons pas de faire le bien : en restant solides, au moment voulu, nous moissonnerons. Aussi, pendant que nous en avons encore l'occasion, faisons le bien pour tous, surtout pour ceux qui nous sont proches par la foi." (Ga 6,8-10)

Pouvoir faire le bien, c'est un cadeau qui nous est fait : c'est savoir que nous sommes libres de semer autour de nous l'amour plutôt que la haine, la bienveillance plutôt que la malveillance, le soin de l'autre plutôt que le soin de soi-même. C'est une liberté qui n'est pas donnée à tous le monde. C'est une liberté fragile, parce que nous sommes souvent tentés de la vivre à l'envers, en essayant de l'acheter plutôt que d'en vivre comme un cadeau. C'est une liberté qui doit s'exercer, comme un muscle, pour ne pas disparaître. Aujourd'hui nous disons que l'Église est ce lieu où nous pouvons exercer ce muscle-là, expérimenter concrètement ce que signifie l'amour reçu et partagé, pour pouvoir s'y risquer plus loin aussi. "Faire le bien", ça peut alors s'entendre comme une oeuvre d'art, quelque chose de beau qui vient interpréter le monde pour lui donner de nouvelles couleurs, pour pouvoir le comprendre autrement, ouvrir de nouvelles portes et de nouvelles fenêtres. 
Nous en avons encore l'occasion : au coeur du monde qui est le nôtre, du temps qui est le nôtre, nous pouvons goûter à la vie éternelle lorsqu'elle surgit. 
Que chacun et chacune reparte aujourd'hui avec au coeur la flamme d'une espérance qui ne s'éteint pas... 


samedi 19 mai 2018

Dialogues homilétiques (2)

Six protagonistes plus un étudiant en théologie sont en train de discuter le bout de gras sur ce qu'est la prédication et comment on doit la faire, la penser et la présenter. 

Conteur – Une seconde ! Vous dites que la forme n’a aucune importance ? Mais si les auditeurs ne comprennent rien, la prédication n’a aucun sens !
Pasteur – Moi j’ai une autre objection : si je comprends bien votre citation de Bonhoeffer, vous dites qu’on n’a pas le droit d’avoir des projets pour ses auditeurs ? Est-ce que vous entendez par là qu’il ne faut pas tirer de leçons du texte biblique ?
Héraut – Il ne faut pas oublier que c’est Dieu qui parle dans la prédication. Si c’est le prédicateur, avec des projets pour lui-même ou pour les autres, où est la place de Dieu ? La seule question, c’est de savoir si le sermon est un reflet fidèle de la Bible. Quand j’écris un sermon, j’écoute le texte pour annoncer la Parole, fidèlement et en vérité, à moi-même comme aux autres. Faire des manières pour rendre le sermon plus vivant ou plus convaincant, c’est se méfier du message divin. C’est prétendre que nous pourrions améliorer le langage de Dieu.
Témoin – Vous voulez dire qu’il est interdit de réarranger quelques mots du sermon pour que la Parole de Dieu devienne plus claire ?
Héraut – Pour moi, ce qui compte c’est l’écoute et l’obéissance à la Parole de Dieu. Je suis à son service. J’ai un message à délivrer qui vient d’un autre que moi. Il nous est promis que Dieu est présent lorsque sa parole est fidèlement prêchée et je m’appuie entièrement sur cette promesse. Tout ce que je dois faire, c’est accompagner le chemin de la Parole vers la communauté, comme dirait Bonhoeffer. Ou pour citer Karl Barth, c’est Dieu qui dit le premier et le dernier mot. Le prédicateur a une fonction prophétique : il porte la Parole de Dieu, c’est tout. C’est déjà beaucoup !
Pasteur – Mais enfin, il faut bien que les gens repartent avec des idées précises sur ce qu’ils doivent faire après avoir entendu la Parole de Dieu !
Héraut – Monsieur, vous blasphémez. A mon époque, on n’aurait jamais entendu des choses pareilles de la part d’un prédicateur. La prédication doit avoir du contenu, un contenu profondément biblique et théologique, un contenu vital. Il n’a rien à voir avec des considérations moralistes ou ces petites anecdotes triviales dont les prédicateurs d’aujourd’hui encombrent leur prose ! D’ailleurs c’est ça le problème : ils considèrent que c’est leur prose, et pas celle de Dieu ! Le pire, c’est que certains prédicateurs mesurent l’efficacité de leur prédication au charisme qu’on leur trouve ! Mais soyons clairs : personne n’exclut que la prédication puisse contenir un appel à une décision personnelle de la part de celui qui écoute. Mais cette décision a lieu uniquement entre l'humain et Dieu. Ce n'est pas un élément de la prédiccation. Et il n'est pas question non plus de rendre esthétique la vérité de Dieu, avec des histoires gentillettes, des images ou des effusions sentimentales. Le kérygme, c'est-à-dire l'annonce de la Bonne Nouvelle claire, nette et précise, et rien d’autre, voilà ce que je dis. Ça demande d’être à l’écoute du texte et de Dieu. Ça demande du courage.
Conteur – Vous critiquez les embellissements narratifs. Mais vous ne pouvez pas nier que la Bible a été écrite pour être lue à haute voix. Ce sont des textes qui captivent leur auditoire. Et vous, vous dites que la prédication ne doit s’appuyer sur aucun artifice rhétorique ou aucun effet de style ? Mais c’est le texte biblique lui-même qui est conçu pour toucher les gens ! Ce n’est jamais un message tout cru, un message pur ! 
Moderne – Si vous permettez, messieurs, je pense que vous vous trompez tous les deux...

(à suivre)

vendredi 18 mai 2018

Method+Madness (l'art du déménagement)

- Bon, mon humaine, c'est pas bientôt fini ce bazar ? Quand est-ce qu'on retrouve notre vie normale ?
- Mon chaton, je déteste avoir à te dire ça, mais nous sommes au beau milieu d'un déménagement, et la vie normale n'est pas près de revenir. En réalité, c'est même le but de la manoeuvre. 
- Mais c'est complètement humain !
- Ne sois pas désagréable, je te prie. 
- Mais enfin, tu es en train de me dire que tu ne vas pas remettre mon fauteuil à sa place, ni mon coussin, ni la coupelle où je lappe délicatement, ni...
- Non.
- (...)
- On s'en va, mon chaton. On quitte cette maison pour aller dans une autre. Mais ne t'inquiète pas, j'ai prévu l'emplacement pour ton fauteuil, ton coussin, ta coupelle et tout le reste. 
- Mais c'est fou ! c'est complètement fou ! 
- Mon chaton, je te l'accorde. C'est quitter ce monde pour en découvrir un autre. Lâcher la proie pour l'ombre. Faire le pari qu'on peut vivre aussi de l'autre côté. Ça paraît fou, mais la folie de... 
- Attends une seconde, tu n'en profiterais quand même pas pour faire passer un léger message théologique, des fois ?
- Moi ? mais non. Penses-tu. 
- Je suis outré. 
- Ecoute, penses-y comme ça : nous, on met tout en cartons. On décide des dates, on s'organise pour faire le ménage avant de partir, on prévoit les trajets, les étapes, on s'inquiète pour les choses fragiles, on prend des décisions décisives sur la nécessité de garder des agendas vieux de 20 ans, et puis il y a un moment où il faut lâcher l'affaire et laisser faire. 
- Je suis pas doué pour ça. J'exige ma coupelle immédiatement.
- ... Bon, je vais la chercher. Mais dans une semaine, si tu veux voyager avec elle, tu seras dans le carton. 
(J'ai aussi ressorti le coussin. Et le fauteuil.)

Grâce et paix...

jeudi 17 mai 2018

Quitter un ministère

Quitter un ministère, même temporairement, c'est...
Regretter la fin du chemin où nous avons connu de grands moments, des célébrations importantes, des temps communautaires où nous étions vraiment en communion, la joie de l'accueil des nouveaux baptisés. 
Admettre qu'on a le droit d'être déçus les uns des autres, et que ça ne remet pas en question le lien plus profond qui existe en dehors de nous et qui nous rassemble autour d'une même table, à l'écoute d'une même Parole.
Regretter la fin des petits moments, des rires, des connivences, des compréhensions partagées, des risques pris à se livrer en confiance.
Accepter que les liens tissés, parfois, se distendent, s'estompent, disparaissent, pour laisser de la place à de nouveaux liens, de nouvelles façons de comprendre et d'écouter une Parole venue d'ailleurs.
Avoir des regrets, mais ne pas s'y accrocher. Accepter d'encaisser des reproches immérités. Secouer la poussière de ce qui n'en valait pas la peine. Mais surtout, écouter les remarques qui font réfléchir et changer dans la joie.
Comprendre qu'il n'est plus temps de parler en paraboles, mais de se dire au-revoir, à-Dieu.
Rêver aux paraboles sur lesquelles on n'a pas encore prêché. Se dire que notre vocation nous invite à être, nous aussi, des semeurs.
Avoir foi de ce que le temps de la germination soit long et ne dépende pas de nous ; le Royaume est une graine qui doit tomber en terre, germer et se développer en secret avant de percer et de porter du fruit. Nous ne sommes pas là pour la récolte.
C'est tout petit, ça a l'air de rien, mais ce qui a été semé deviendra, d'une façon qui nous échappera toujours, une plante immense, lieu de repos, de protection, de partage pour d'autres.
Se dire qu'on est en partance pour des arbres déjà plantés par d'autres.

Van Gogh, Le Semeur

lundi 14 mai 2018

Dialogues homilétiques (1)

Qu'est-ce qu'une prédication ? 
Pour les protestants, la prédication c'est le coeur du culte, ou l'un des deux coeurs lorsqu'il y a Sainte Cène. C'est ce moment où, après avoir lu un ou des textes bibliques, le prédicateur ou la prédicatrice, pasteur ou non, prend la parole pour évoquer la Parole. Ce n'est ni une explication de texte, ni un commentaire moralisant, ni un prétexte pour prêcher autre chose que la Parole elle-même. Mais quand on a dit ça... on n'a pas encore dit ce que c'était. 
D'où la série de billets qui commence aujourd'hui et que j'ai intitulée "Dialogues homilétiques" (homilein c'est du grec, ça veut dire littéralement cheminer avec, ça a donné homélie ; l'adjectif homilétique désigne donc ce qui touche à la prédication). Vous y rencontrerez quelques personnages que je vous laisse découvrir au fur et à mesure : la Moderne, le Didacticien, le Héraut, le Conteur, le Pasteur et le Témoin. Il y traîne aussi un Étudiant en théologie, pas aussi naïf qu'il en a l'air. Ces dialogues ont été utilisés dans le contexte de la formation de futurs pasteurs et de prédicateurs laïcs et sont la fictionalisation de l'ouvrage de Thomas G. Long, Pratiques de la prédication : positionnements, élaborations, expériences, traduction Bruno Gérard, Genève, Labor et Fides, 2009. 

Roulement de tambour... on y va.

Didacticien – Un sermon, ça doit être ordonné. Il faut que ça explique quelque chose sur la Parole de Dieu. Les gens ont besoin d’apprendre ! D’ailleurs à mon époque, tout le monde dans nos temples connaissait la Bible, ils n’avaient pas besoin qu’on leur rappelle les textes, mais qu’on leur explique ce qu’ils signifient. A eux, ensuite, de prendre la responsabilité d’en tirer les conséquences. Pour moi, la forme idéale du sermon, c’est une thèse et un développement en trois points.
Moderne – Une thèse et trois points, quatre raisons de se réjouir !
Didacticien – Je vois, on a recours à l’ironie. Et moi qui croyais que c’était un débat sérieux. C’est sérieux, le sermon, Madame !
Moderne – Oui bien sûr, c’est sérieux... loin de moi l’idée de me moquer de vous, cher Monsieur. Si vous permettez, je vous dirai tout à l’heure ce que j’en pense. Pour l’instant, expliquez-nous un peu comment vous faites, vous.
Didacticien – Le prédicateur est un ministre de l’Eglise, il a pour fonction particulière de sortir des bancs de l’assemblée pour parler. Il a été formé pour ça. C’est lui qui dispose des outils méthodologiques et des connaissances nécessaires pour expliquer un texte. Il agit au nom du Christ pour faire advenir la Parole de Dieu pour la communauté. Au travers de la prédication, Christ est présent dans l’Eglise, avec l’Eglise, pour l’Eglise ; au travers de la prédication, Christ est présent dans le monde, avec le monde. Tout ça s’articule entre la communauté, le prédicateur, le sermon et la présence du Christ. Et pour que la communauté soit bien consciente de tout cela, le prédicateur a pour fonction d’enseigner à la communauté la façon correcte d’entendre le texte. Moi, je fais ça en déterminant ce qui est important à apprendre dans un texte et en le défendant en plusieurs points. 
Héraut – C’est vrai, ce qui se dit dans le sermon c’est la Parole de Dieu. Mais je vous trouve bien léger en disant qu’il faut la défendre... de quel droit devons-nous défendre la Parole de Dieu ? Pour citer mon maître, Karl Barth, « la prédication est un discours humain dans lequel et au travers duquel Dieu lui-même parle, comme un roi par la bouche de son héraut : elle doit être écoutée et reçue [...] dans la foi, comme une décision divine qui vient trancher entre la vie et la mort, comme un jugement divin et un divin décret de grâce, comme la loi éternelle et l’évangile tout ensemble ». 
Didacticien – On est d’accord, le but de la prédication est de rendre présent le Christ, mais on n’en tire pas les mêmes conséquences. Pour vous, prêcher est une activité divine plutôt qu’un effort humain.
Héraut – En effet : pour moi, la communication se fait de Dieu vers la communauté, à travers le prédicateur. Mais c’est la Parole de Dieu elle-même qui se fraye un chemin ! Il ne faut jamais oublier que le but de la prédication, c’est d’annoncer le règne de Dieu, contre toutes les puissances et contre les principes de la culture. J’ai l’impression que pour vous, il faut travailler sur les principes mêmes de la culture qui empêchent d’entendre la Parole de Dieu.
Didacticien – On ne peut pas oublier la culture...
Héraut – Bien sûr, et le prédicateur est profondément responsable de la qualité de sa prédication. Mais ce n’est pas la forme qui importe, jamais. Je pense à ce que disait Bonhoeffer : « Le théologien ne peut pas apprendre à parler auprès du politicien ou de l’acteur [...]. Notre langage doit être préparé jusque dans la formulation, sans qu’il devienne pour autant une déclamation. Il y perdrait sa véracité et son naturel [...]. Celui qui, selon d’autres normes, peut être un mauvais orateur, mais qui prêche selon le don qu’il a reçu, peut exercer, et exercera, une grande influence spirituelle. Qu’on ne choisisse pas le langage du tribun, qui veut persuader ses auditeurs, ni celui de l’éducateur populaire, qui subordonne ses paroles à des projets. »
Conteur – Une seconde ! Vous dites que la forme n’a aucune importance ? Mais si les auditeurs ne comprennent rien, la prédication n’a aucun sens !
Pasteur – Moi j’ai une autre objection...

(à suivre...)

Jean le baptiste prêchant dans le désert (Fontebuoni)

samedi 12 mai 2018

70 x 7

- Mon humaine, j'ai encore une question sur le pardon.
- Encore ?
- Oui. C'est tout humain : est-ce que vous pouvez pardonner à quelqu'un qui n'a pas demandé pardon ?
- Quelqu'un qui ne reconnaît pas qu'il a fait quelque chose de mal à quelqu'un d'autre, tu veux dire ?
- Oui. Si pardonner c'est juste passer l'éponge, faire comme s'il ne s'était rien passé, et que personne ne le sait qu'il y a eu pardon, même pas l'offenseur, est-ce que c'est vraiment du pardon ? C'est pas juste du masochisme ? 
- Pourquoi du masochisme ? 
- Apparemment, tous les humains disent et font des choses qui dépassent leur volonté et ils se blessent les uns les autres sans, au fond, le vouloir. Et si je comprends bien, pour vous les humains, ce qui fait la différence, c'est que vous êtes éduqués à ne pas en rester là, mais à accepter d'admettre que du mal a été fait, que quelqu'un a été blessé, et qu'on ne peut pas en rester là. C'est ce qui vous sauve, si je puis me permettre, d'un destin de carpettes. 
- Je ne suis pas sûre de comprendre, mon chaton.
- Regarde moi, avec le chat de l'humain d'à côté.
- Jules César ?
- Oui, Jules. Quand on se voit, on se pourrit sévère...
- Mais où vas-tu chercher ce vocabulaire, mon chaton toujours étonnant ?
- ... et je peux te dire qu'en version non sous-titrée, c'est encore pire. Après, on se tape dessus et on se mord, et après, chacun retourne chez soi et on fait semblant de s'ignorer. On le sait, qu'on se déteste, on ne va pas faire semblant sous prétexte qu'il faut pardonner. C'est pas demain la veille qu'on va ronronner de concert devant un feu de bois, tu vois ce que je veux dire ?
- Je ne vois toujours pas où tu veux en venir. 
- Bon, alors on va prendre un langage que tu comprends. Tiens, chez Matthieu : "Alors Pierre s'approcha et lui dit ; Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois." (Mt 18,21-22). Donc faut faire la carpette, c'est bien ce que je disais et ça me pose problème.
- Sérieux ? Tu joues à découper les textes bibliques en petits morceaux, toi aussi ? Je croyais que tu étais un peu plus sophistiqué que ça, quand même...
- Eh oh, me traite pas de sophistiqué, hein ? Je veux dire... enfin...
- Enfin bref. Tu fais ce que tu critiques mon chaton, tu utilises le texte biblique pour prouver quelque chose. Mais soit. Si tu lis juste ce petit bout, en effet, il faut faire la carpette. Et même encore plus que tu ne crois, parce que pour ceux qui interprétaient la loi à cette époque-là, pardonner trois fois c'était le maximum de ce qu'on pouvait exiger. Pierre, qui a bien compris à qui il avait affaire, a senti que trois fois c'était pas tant que ça, alors il propose sept fois (il a une petite tendance bon élève, Pierre, par moment). Seulement il n'a en réalité pas compris. Et Jésus, pour le lui faire comprendre, lui donne un chiffre complètement fou : 70 x 7. Quel humain peut faire une chose pareille ? Quel humain est capable de laisser son frère revenir vers lui plusieurs centaines de fois et lui accorder son pardon à chaque fois ? Aucun. Et c'est bien là qu'est la bonne nouvelle : le pardon tel que Jésus le demande est impossible aux humains
- Euh...
- Impossible aux humains mais possible à Dieu. D'ailleurs si tu regardes la suite du texte, il y a une parabole qui parle du pardon de Dieu, pardon infini qui en appelle à un pardon fabuleux. Bon, la parabole ne se termine pas très bien... mais c'est bien la pointe du texte. Si tu pardonnes pour obéir à un chiffre, à un ordre qui pèse sur toi, tu ne pardonnes pas vraiment. Si tu pardonnes parce que tu sais que Dieu a souhaité rétablir la relation avec toi en laissant aller toutes les choses qui agressent la relation entre toi et lui, alors tu peux imaginer faire la même chose et choisir de rétablir la relation avec ton frère (ou ta soeur, bien sûr). 
- Alors le pardon est impossible, mais parce que Dieu pardonne, tu peux espérer qu'il devient possible ? C'est ça que tu dis ?
- Non, moi je suis humaine, je ne dis pas ça... mais je peux faire confiance à Jésus lorsqu'il le dit, parce que je crois qu'il me parle d'un amour plus grand que tous les amours du monde cumulés, et que ça ouvre autre chose, d'autres horizons. 
- Je suis toujours dubitatif.
- Tu as raison de l'être. Mais regarde, surtout, le texte qui précède immédiatement le passage que tu citais. C'est Jésus qui parle : "En vérité, je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel. Je vous le dis aussi : si deux d'entre vous, sur la terre, se mettent d'accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux." Il y a quelque chose qui relie le "sur la terre" et le "au ciel". C'est une histoire d'être liés et déliés, d'être en relation ou pas, de demander ensemble ou pas. Le pardon n'arrive pas dans un vide intersidéral, il arrive dans une relation vivante sur la terre, qui a quelque chose à voir avec une relation vivante au ciel.
- C'est fort mystérieux.
- Absolument. Et si tu remontes encore le texte, tu verras que c'est là que se trouvent les indices, comme des panneaux du code de la route, pour régler les conflits dans une communauté de foi en rendant publique l'offense si l'offenseur refuse de demander pardon, mais on en a déjà parlé
- Alors le pardon, ce n'est pas une recette à appliquer, c'est ça que tu veux dire ? Ça n'a de sens, pour Jésus, que si on n'oublie pas que les liens entre humains ont à voir avec le lien avec Dieu ?
- Oui, en gros c'est ça. Entre deux humains, on peut laisser aller ce qui a fait mal, comme Dieu laisse aller ce qui a blessé notre relation avec lui. Le but, c'est toujours de pouvoir vivre à nouveau une relation vivable. Ce n'est pas un ordre à respecter pour gagner son paradis. Le paradis, il est déjà gagné et c'est pour ça qu'on peut pardonner... 
- Alors si un bourreau dit à une victime : "bon, maintenant tu me pardonnes", il n'a rien compris ? 
- Non. Rien.
- Mais si la victime choisit de pardonner ? 
- Alors elle fait le pari de se souvenir de l'amour infini de Dieu pour elle, et cet amour remet debout, redonne de la dignité, rend l'indépendance et l'autonomie qui avaient pu, peut-être, disparaître. Alors j'aime à penser qu'elle ne se laissera plus faire. 
- Tu rêves, mon humaine...
- Oui mon chaton. Je rêve. 

Remise de dette égyptienne

mardi 8 mai 2018

Lumière du monde

C'est bien joli, de dire que Jésus-Christ est la lumière du monde, mais ça veut dire quoi ?
Ca veut dire, d'abord, qu'il vient montrer les ténèbres. Une source de lumière dans un monde lumineux n'a aucun intérêt et ne se voit même pas. Souligner que Jésus est "lumière", c'est souligner que le monde est sombre. 
Jésus décrit ainsi à Nicodème le jugement de Dieu sur le monde : 
La lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière parce que leur manière d'agir était mauvaise. En effet, toute personne qui fait le mal déteste la lumière, et elle ne vient pas à la lumière pour éviter que ses actes soient dévoilés. Mais celui qui agit conformément à la vérité vient à la lumière afin qu'il soit évident que ce qu'il a fait, il l'a fait en Dieu.
Le jugement de Dieu, c'est de constater que les humains se sont, au fond, jugés eux-mêmes en se réfugiant dans l'obscurité pour que personne ne puisse voir leur noirceur. Le jugement de Dieu, c'est d'offrir sa lumière et la chance d'y entrer librement, sans crainte. C'est le courage offert de se risquer à se voir tel qu'on est vraiment, sans faux semblant. C'est, toujours, un risque à prendre : celui de se voir moins parfait qu'on espérait, celui de ne plus compter sur sa propre sainteté pour espérer gagner quelque chose. C'est le risque de l'honnêteté avec soi-même et avec Dieu (et soyons honnêtes, nous les humains ne sommes pas très doués pour ça).
C'est aussi un repère éthique, d'une certaine façon. Si nous savons que nous sommes attirés par les ténèbres pour y cacher notre noirceur, nous savons aussi que notre seule boussole, c'est le refus de ce qui nous attire vers les ténèbres. Alors, impossible de dire que les fins justifient les moyens. Le mensonge, la dissimulation, la manipulation se voient pour ce qu'ils sont : ce qui nous ramène insidieusement aux ténèbres. 
C'est une boussole intime et infiniment fragile, parce qu'elle n'est pas un chemin tout tracé vers le bien. Ce n'est pas un catalogue de choses à faire ou à ne pas faire. Plutôt, nous cherchons à orienter notre action en cherchant à "faire en Dieu". C'est-à-dire, en étant inspirés par l'amour qui anime Dieu envers ses créatures. Sans manipulation et sans mensonge, mais dans l'infini espoir que la vie résistera à toute mort.